Manon Dumais, La Presse – Publié le 19 juin
Dans Le sablier, Kim Nguyen porte à l’écran le récit d’Edith Blais, kidnappée avec son compagnon de voyage, Luca Tacchetto, par des forces djihadistes dans le Sahara. La Presse s’est entretenue avec le cinéaste, qui vient de terminer le tournage du film.
Qu’il tourne en Afrique du Nord (La Cité, 2010 ; Regard sur Juliette, 2017), en Afrique subsaharienne (Rebelle, 2012) ou en Arctique (Un ours et deux amants, 2016), Kim Nguyen semble trouver dans les paysages désertiques le parfait terrain de jeu.
« On dit souvent qu’on fait le même film toute notre vie… », blague le réalisateur, rencontré dans les bureaux d’Item 7, boîte de production de Pierre Even (Les jours heureux, Maria Chapdelaine). « En plus, dans le désert, les dunes se transforment, et dans la création, je crois beaucoup à la notion de mandala. On pense qu’on fait des trucs qui vont durer pendant 200 ans, mais dans le contexte de la durée de la planète, c’est très court. »
Pour son neuvième long métrage, c’est par l’entremise d’Edith Blais, à qui l’on doit le livre Le sablier – Otage au Sahara pendant 450 jours (Éditions de l’homme, 2021), que l’occasion de tourner de nouveau dans le désert s’est présentée à Kim Nguyen.
« De plus en plus, j’aime beaucoup que des gens m’invitent à raconter leur histoire. Je sentais le devoir de raconter cette histoire-là parce qu’on me l’avait offerte. Edith a beaucoup pris part à l’écriture du scénario. Comme elle a développé une mémoire photographique, elle a pu me fournir des détails précis. Elle a été super généreuse. » – Kim Nguyen
Connaissant l’expérience d’Edith Blais, prisonnière durant 15 mois, dont 6 mois complètement isolée, d’un groupe djihadiste lié à Al-Qaïda, Kim Nguyen craignait d’abord que Le sablier soit un film statique.
« Puis j’ai découvert qu’elle s’était beaucoup promenée. Il y avait donc un film à faire et une héroïne québécoise à mettre à l’écran. J’ai fait ce film pour le public québécois, pour les jeunes d’ici qui ont besoin de nouveaux héros, afin de rendre hommage à des héros qui nous appartiennent. »
Chercher la femme
Durant les longs mois qu’a duré la captivité d’Edith Blais et de son compagnon de voyage, Luca Tacchetto, tous deux ont été privés d’eau, de nourriture, de compagnie. Personne ne peut envisager vivre une telle expérience.
« Edith m’a dit que son adolescence l’avait préparée à l’isolement qu’elle a vécu. Elle parle souvent du fait qu’elle était agoraphobe à cette époque-là. Il y avait pour elle quelque chose de familier dans le fait d’être isolée pendant longtemps. Pour moi, ce qui est le plus marquant, c’est qu’elle n’est pas revenue brisée psychiquement. » – Kim Nguyen
Afin d’incarner cette femme d’exception, Kim Nguyen devait trouver une actrice exceptionnelle. « En toute franchise, je n’ai pas choisi Marine Johnson parce qu’elle ressemblait à Edith, mais parce qu’elle était tout simplement la meilleure comédienne. J’ai adoré travailler avec elle. Je la comparerais à Céline Bonnier, dans sa façon de travailler, dans sa viscéralité, dans son intuition. »
Si Luca Colucci, acteur italo-suisse parlant italien, français et anglais, n’accuse pas de ressemblance avec Luca Tacchetto, il en possède l’énergie, selon le cinéaste. À l’instar de sa partenaire à l’écran, il a pu contacter par écrit son alter ego en amont du tournage.
« Marine a aussi passé du temps avec Edith. C’est vraiment bien qu’Edith et Luca se soient impliqués dans le projet dès le départ pour éviter qu’ils n’endossent pas le film à la fin. Non pas qu’ils doivent le faire nécessairement – parce que le film nous appartient et que c’est une fiction –, mais c’est sympa qu’ils appuient notre démarche. »
Road movie poétique
Lors de sa captivité, Edith Blais s’est adonnée à la poésie. Au moment de s’évader, risquant ainsi sa vie, elle a pu sauver une cinquantaine de ses poèmes. Certains d’entre eux ont été reproduits pour les besoins du film. S’il utilise la voix hors champ, Kim Nguyen insiste pour dire que le personnage ne lit pas de poème à l’écran : « J’évoque le fait qu’elle écrit, mais je laisse la poésie du lieu nous faire comprendre la richesse de ce que cela a pu lui inspirer. »
Coproduction avec la France et l’Espagne, Le sablier a été tourné en grande partie en mars aux îles Canaries, dont les paysages ressemblent à ceux du Mali. Quelques scènes ont été tournées à Casablanca, au Maroc, en avril.
« On a aussi tourné une semaine, en mai, à Mirabel, dans un pit de sable. C’est drôle parce qu’avec Pierre Even, on avait sous-estimé la complexité du film. C’était dur à faire parce qu’il y a des personnages qui font des grèves de la faim, les cheveux qui poussent pendant 450 jours, dont les dreads d’Edith, qui ont été un dossier particulier, l’usure des vêtements. En plus, on faisait des sauts dans le temps. »
Désirant travailler avec de nouveaux collaborateurs, Kim Nguyen a notamment fait appel à Mathieu Laverdière pour signer la direction photo. « J’avais aussi envie d’utiliser des caméras beaucoup plus légères. Mathieu était super partant, alors ça nous a permis d’improviser des trucs sur le plateau. On était comme des gamins de 5 ans ! »
Distribué par les Films Opale et Entract Films, Le sablier prendra l’affiche au Québec en 2027.